L’histoire des convers des prieurés-ermitages de Grandmont est particulière. Pour mieux comprendre leur histoire, je vous propose de lire tout d’abord un petit opuscule de Gérard Guillaume, trouvé sur le net, qui intervient sur le site de CASA http://www.guidecasa.com/

Les Convers
L'institution monastique des convers :
exploitation pré-capitaliste ou société prophétique ?

Parmi les nombreux visiteurs des abbayes cisterciennes, il n'est pas rare de rencontrer des touristes, chrétiens ou non, choqués d'apprendre, de la bouche de certains guides mal informés (voire mal intentionnés), qu'au Moyen Age, une poignée de religieux lettrés, les "moines de chœur", issus de la noblesse, menait une vie oisive, tandis que des frères incultes, les "convers" travaillaient durement dans les champs. Drôle de modèle de société évangélique, soupirent-ils...

Cette réaction est bien compréhensible. Toutefois, elle utilise, inconsciemment, des schémas de pensée anachroniques qui oublient les différences fondamentales entre le féodalisme médiéval et les aspirations démocratiques de notre temps.

Une mise en perspective est donc nécessaire pour bien analyser cette institution monastique si originale.

1. Une société cloisonnée

En premier lieu, il faut se rappeler quelques caractéristiques des XI - XIIème siècles:

- Le déroulement de la vie d'un individu est lie à sa naissance: le fils d'aristocrates devra exercer les tâches et profiter des droits réservés à la noblesse, le serf ne pourra ambitionner un autre sort que celui qui échoit au Tiers-Etat; et il en va de même des rôles respectifs de l'homme et de la femme;

- La vie bénédictine, réformée par Cluny, accorde une grande importance au travail intellectuel et surtout à la vie liturgique; pour être clerc, il faut donc avoir fait des études, privilège auquel le peuple (sauf les oblats donnés enfants à une abbaye) ne peut prétendre...
Les monastères Ies plus édifiants sont donc, au début de l'an mil, des institutions féodales où des religieux mènent une vie élitiste, certes mystique et pauvre, mais ils sont entourés de domestiques et de serviteurs, qui leur assurent la subsistance.

C'est dans ce contexte qu'apparaissent les premiers convers, dans différents ordres: Cîteaux, Grandmont, Prémontré. Leur existence répond au besoin de faire du monastère l'ébauche terrestre de la Jérusalem nouvelle : autour du cloître vivront à la fois des nobles et des paysans. A cause de leurs origines différentes, ils n'auront pas, cependant, selon l'esprit du temps, les mêmes usages: les uns liront, étudieront, chanteront; les autres laboureront, forgeront ... mais tous seront d'authentiques moines !

De même Robert d'Arbrissel conçoit à Fontevraud (Saint Norbert a la même intuition à Prémontré) une cité où cohabitent, sous la même règle, veuves, hommes célibataires, malades et prostituées; chacun à sa place, mais tous ensemble. N'oublions pas que convers signifie " celui qui se convertit ".

2. Un renversement des valeurs.

Plusieurs faits nous éclairent sur la nature prophétique de l'intuition des fondateurs:

- Il arrivait que, chez les cisterciens, des chevaliers deviennent convers ...

- Chez les Grandmontains, les moines de chœur devaient obéir, dans le domaine matériel aux convers (Cette situation amena d'ailleurs une révolte des premiers contre les seconds !)

- A Fontevraud, le gouvernement était confié à une femme, à qui chacun, même les clercs, devait rendre hommage ...

C'est donc dans un renversement des valeurs humaines qu'il faut chercher aussi l'origine de la dualité des monastères : pour s'humilier les nantis de ce monde terrestre (féodaux, mâles) choisissaient librement de devenir les esclaves de leurs inférieurs (ils prient certes mais il leur faut mendier leur pain ...).

3. Une complémentarité dans la diversité.

Enfin une troisième image doit être présenté à notre esprit pour étudier sérieusement la question: ce sont les rapports, dans l'Evangile, entre Marthe et Marie: l'une travaille, l'autre prie, mais les deux servent le Christ.

De même, à Fontevraud, moines et moniales étaient liés comme Marie et Saint Jean, après le Vendredi Saint (" Mère, voici ton fils, Fils, voici ta mère ").

C'est en s'inspirant de ces modèles que tous les concepteurs de la vie religieuse définiront les deux aspects (spirituel et manuel) de la vie monastique. Mais, il ne s'agit pas véritablement de déclarer l'un supérieur à l'autre, mais complémentaire de l'autre. Chez les cisterciens, les moines de chœur travaillaient aussi, selon les saisons, de trois à six heures par jour.

Plus tard, dans les ermitages franciscains, il sera même souhaité que chacun soit, tour à tour, le " priant dégagé de tout souci matériel ", puis " l'humble serviteur, cuisinier, jardinier ou balayeur ".

En conclusion, il faut toutefois admettre que ce modèle de vie évangélique n'a pas survécu au tournant des XIV - XVème siècles. Bientôt, c'est la ségrégation sociale qui, jusqu'à la Révolution et même jusqu'à Vatican II, justifiera la séparation en deux corps distincts des "pères " et des " frères ".

Mais cette conception harmonieuse de la diversité et de la complémentarité des vocations ne questionne-t-elle pas notre époque, si tentée de confondre l'égalité avec l'uniformité ?

Gérard Guillaume